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  • Photo du rédacteurClaudio Da Silva

Quel équilibre entre vie spirituelle/intérieure et vie active/extérieure ?

Dernière mise à jour : 11 juin 2023

Souvent, la vie spirituelle ou intérieure est mise en contraste avec la vie active ou sociale. De même, il y aurait des humains qui préféreraient et privilégieraient l’intériorité plutôt que l’extériorité et vice-versa. Cependant, l’une de ces polarités est-elle vraiment séparable de l’autre ? Existerait-il un équilibre à explorer entre ces deux mouvements ? La vie intérieure est-elle forcément inactive et l’action extérieure forcément active ?


L’articulation entre vie spirituelle et vie active a suscité bon nombre de positions idéologiques et religieuses tout au long des âges et tout au large des cultures. Depuis les tribus des peuples premiers jusqu’à nos civilisations les plus modernes, les êtres humains se sont attribués des rôles en fonction de leurs aspirations et capacités à être dans l’intériorité (les mystiques, prêtres.esses, chercheurs.ses, artistes, etc.) ou dans l’extériorité (les guerriers.ères, ingénieur.e.s et constructeur.trices, agriculteurs.trices, etc.). Pourtant, depuis la vision spirituelle profonde de la vie, qui se retrouve dans toutes les cultures du monde, a émergé toujours une certaine idée de non séparation entre action et inaction, entre vie extérieure et vie intérieure, et a proposé l’acception qu’un mouvement de l’un génère de manière naturelle le mouvement de l’autre. L’intériorité ou introspection peut être considérée comme un décentrement momentané qui nous amène ensuite au recentrement dans les affaires du monde[1]. Au contraire, d’autres personnes parlent de recentrage lorsque l’on va à l’intérieur et de décentrage lorsque l’on s’affaire à l’extérieur. Pourtant, lorsqu’on prend ce temps de contemplation spirituelle, aussi bref soit-il, revenons-nous dans le monde et agissons-nous dans ses affaires de la même manière que nous l’avons laissé ? Plutôt que de considérer un mouvement de va-et-vient répétitif et linéaire entre intérieur et extérieur, proposons un mouvement de spirale centrifuge, qui trace progressivement une boucle d’intériorité puis d’extériorité, jusqu’à ne plus faire de distinction entre les deux en son centre, où action et inaction se confondent, où tout est simplement centré.


L’équilibre entre vie intérieure et vie active ne s’obtiendrait donc pas par un faire calculé, savant et équanime entre ces deux aspects de notre expression dans le monde, mais se vivrait par la spontanéité et l’intuitivité de l’être, dans ce centre de la spirale, qui continue à tourner comme un astre formidable, par un vent percutant, un soleil nourricier, par la pluie désaltérante, ou par une terre tremblante, et sans faire chanceler le tronc d’arbre authentique et robuste que nous sommes devenus, enracinés dans le divin. Si certain.e.s pensent l’intériorité plus spirituelle que l’extériorité comme pourraient le prétendre Saint Augustin ou les courants monastiques (satisfaction selon l’esprit)[2], d’autres estiment que la vie est faite pour agir et rendre les choses extérieures plus adaptées, belles ou parfaites (satisfaction selon la matière). Cependant, nous suggérons ici que l’un ne va pas sans l’autre dans la réalité de l’âme et de son incarnation. Privilégier l’un et vilipender l’autre de ces deux mouvements serait ne cheminer que la moitié du parcours spirituel du plein-potentiel de l’existence humaine. Thomas Merton le déclarait en ces mots : « Nous sommes spirituellement mûrs lorsque l’action et la contemplation vont de pair »[3].


Enfin, remarquons qu’une vie véritablement intérieure regorge pleinement d’énergie et agit de manière foisonnante dans le remplissage de notre vase intérieur qui finit par déborder de son eau vivante à l’extérieur et abreuve notre environnement de cette fraîcheur créatrice. Assimiler la vie intérieure à de l’inaction est une erreur, car là où il y a de la vie, il y a de l’action. Là où il y a de la circulation, il y a de l’action. De même, agir sans conviction intérieure, sans mettre de notre âme et de nos trippes dans ce que l’on fait, mais simplement par conditionnement et automatisme, nous fait agir de manière inactive, morte, dénuée de vie. La vie spirituelle ou intérieure est donc toujours une vie active, qui allie décentrage et recentrage, qui nous place dans le centre de paix, « de repos » et « d’unité de la chère éternité » [4] au milieu de cette spirale, qui est le centre du vivant : l’être ou Dieu. C’est la dimension de la contemplation de Dieu, du « soi-même avec Dieu »[5], de la qualité[6], du détachement envers les résultats de nos activités[7], détachement qui nous donne les ailes espérées de la liberté. Dans cette réalité, l’amour véritable, l’attention à l’autre et l’« agir sans pourquoi » coulent dans un flot désintéressé et infini jusqu’à l’embouchure du paradis. L’inverse de ce flot ne serait donc pas une vie extérieure ou sociale, mais une vie dans l’extériorité seule, vie inactive, où l’on médite mais sans amour, où l’on agit mais sans action, une réalité de distractions extérieures mais intérieures aussi, d’agitation dans toutes sortes de réactions et non d’actions face aux aléas de la spirale de vie. Un malheur nous arrive, et nous nous morfondons sans voir le bout du tunnel, sans même savoir que nous ne sommes que dans un tunnel momentané et éphémère. Ici, dans cette pénombre, nous ne vivons pas, nous survivons. Au lieu d'être une vie de contemplation du grand tout, c’est une vie de contemplation de notre petit moi uniquement, nous pensant séparé.e.s du tout et de tout, sans feu vibrant apaisant, seulement un feu de survie et de guerre dépaysant, dans un monde qui n’est pas nôtre, qui nous fait oublier qui l’on est, d’où l’on vient et où l’on va, dans une vie enchaînée aux résultats de nos activités. Résultat négatif ? On se flagelle. Résultat positif ? On s’extasie de joie jusqu’au prochain résultat négatif. C’est une vie automatique, esclave de l'accumulation et de la quantité, éteinte de qualité, une vie de peur, morte de peur, une mort qui feint de vivre.


En conclusion, la communion intérieure et extérieure est non seulement possible, mais c’est cela la vie spirituelle. Il n’y a pas de vie spirituelle uniquement intérieure ni uniquement extérieure. C’est cette articulation intérieur-extérieur qui offre le cadeau du bon équilibre entre l’être et le faire. Non un équilibre de mesure et de quantité entre deux poids sur une balance, mais un équilibre de mouvement et de qualité depuis le centre de gravité immuable et bienfaisant de la vie divine. Certaines personnes, qui espèrent se retirer totalement du monde, « veulent parvenir à être libérées des œuvres »[8] en ne se consacrant qu’à la contemplation, et d’autres ne veulent que naviguer dans les actions du monde et croient pouvoir ainsi, en ne réalisant que des actions qu’ils considèrent justes, trouver satisfaction et bonheur. Dans les deux cas, nous sommes dans le faire, dans notre propre volonté individuelle. La vie spirituelle nous invite puis nous oriente, par sa volonté et non plus la nôtre, à faire moins, et à être plus[9], à passer d'une vie de poursuite de la quantité à une vie de qualité qui se reçoit et s'accueille, à faire par l’être et à être lors du faire. C’est l’union entre l’extériorité et l’intériorité, « une activité recueillie »[10], une sorte de « contempl-action »[11], qui semble apaiser le cœur, le corps, le mental et l’esprit humains. Cette communion nous amène à être pleinement dans le monde mais pas de ce monde (Jean 17:14-15), à « être près des choses et non pas dans les choses »[12], à être plongé.e.s auprès des sombres soucis mais non à être affecté.e.s par leur obscurité, afin d’y tenir vaillamment allumée, dans cette grotte, la torche de la vie pleine et accomplie, pour que tou.te.s ensemble nous puissions voir de nos yeux spirituels que la grotte d’enfermement de l’ordinaire dans laquelle nous croyions croupir, est en définitive un jardin de paradis de l’extraordinaire, déjà là, dans lequel la spirale de la vie nous a acheminé.e de sa main mystérieuse, courageuse, et aimante.



Bibliographie : [1] Mariel Mazzocco, capsule vidéo “Vie intérieure et vie active : deux mondes inconciliables ?”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 6 [2] Maître Eckhart, Sermon 86, Paris, Seuil, 1978, p. 172 [3] Thomas Merton, Nul n’est une île, Paris, Points Sagesse, 1993 [4] Maître Eckhart, Sermon 86, Paris, Seuil, 1978, p. 175 [5] Ibid., p. 172 [6] Thomas Merton, Nul n’est une île, Paris, Points Sagesse, 1993, p. 107 [7] Ibid., p. 105 [8] Maître Eckhart, Sermon 86, Paris, Seuil, 1978, p. 179 [9] Thomas Merton, Nul n’est une île, Paris, Points Sagesse, 1993, p.104 [10] Ibid. [11] Mariel Mazzocco, capsule vidéo “Vie intérieure et vie active : deux mondes inconciliables ?”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 6 [12] Maître Eckhart, Sermon 86, Paris, Seuil, 1978, p. 174

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