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  • Photo du rédacteurClaudio Da Silva

La simplicité et la complexité à l'ère contemporaine


Dans notre époque contemporaine, simplicité et complexité semblent se confondre parfois, se confronter d’autres fois, et enfin endosser de manière pernicieuse leur sens opposé.


Faute de sens unanime, dans le dictionnaire Larousse, nous pouvons lire que la simplicité signifie, entre autres, « le caractère de ce qui est dépouillé ». L’étymologie latine « simplex » nous amène à la traduction de « ce qui n’est plié qu’une seule fois »[1]. Le terme « complexité », lui, se réfère, dans le même dictionnaire, à ce « qui comporte des éléments divers qu’il est difficile de démêler ». Dès le premier abord, nous constatons l’aspect de clarté nue de l’un, et l’aspect de difficulté confuse de l’autre. Pourtant, dans la société actuelle occidentale, ces deux aspects sont parfois difficiles à discerner, se choquent l’un l’autre par une polarisation guerrière, ou encore se trahissent mutuellement par une inversion en se faisant passer pour leur antonyme respectif.



Vie


Premièrement, analysons le premier mouvement de cette dialectique que nous proposons, à savoir le mélange et l’indistinction des notions de simplicité et de complexité. En effet, dans le monde de l’hyperconsommation dans laquelle nous naviguons nonchalamment, absorbant ses flux et reflux de produits préconçus pour notre asservissement monétaire et conçus pour notre asservissement psychologique, les mots ne veulent plus rien dire car non porteurs de sens profond et existentiel puisque le sens inhérent à la vie humaine a été perdu. L’humain errant sans sens ne porte avec lui que des mots insensés. Le « bon sens » tant prôné lors du siècle des Lumières n’existe plus, le mauvais sens, par déduction, est lui aussi mort et, ultimement, le sens tout court s’évanouit avec eux. Le mot est-il préséant à l’intelligibilité ou l’intelligence humaine précède-t-elle le mot ? Dans tous les cas, avec l’effondrement contemporain de la connaissance verbale et l’effondrement moral de la valeur que l’on attribue à nos paroles et à celle des autres, nous nous retrouvons dans une impasse dialectique où simplicité et complexité se confondent non dans une union réconciliatrice, mais dans une mixité confuse, voire une indifférence et une indistinction terribles. Nous pourrions tracer un parallèle avec le verset biblique « que votre parole soit oui, oui, non, non; ce qu’on y ajoute vient du malin » (Matt. 5:37) qui représente cette épée (Matt. 10:34) de discernement spirituel[2] que Jésus a légué pour frayer le chemin dans la jungle opaque de la confusion vers l’éclaircie limpide de la simplicité. Et si le pasteur et théologien allemand Bonhoeffer (1906-1945) déclarait que « rien ne paraît plus difficile que la simplicité », ce n’était pas pour confondre simplicité et complexité, mais pour mettre en évidence que la réelle simplicité demande un réel effort d’authenticité, qu’« il est souvent plus facile d’être compliqué que d’être simple »[3]. Les avancées technologiques nous le montrent bien. Nous sommes désormais dotés de machines d’une complexité autant macroscopique comme des navettes spatiales éclair ou des navires titanesques de guerre, que microscopiques comme la puce non-animale dans nos téléphones ou l’appareillage de fission atomique capable de fissurer tout un continent. Pourtant, nous ayant promis à la base de nous rendre la vie plus simple, plus paisible et plus heureuse, cette apogée de l’évolution de l’outil humain qui remonte à sa première utilisation d’un bâton ou d’une pierre pour transformer son environnement, n’a fait que compliquer la vie de l’humain et son rapport à son entourage. La vie est tuée par cette mort du discernement spirituel entre simplicité et complexité.



Lien


Dans un second temps, nous pouvons aussi constater que l’époque contemporaine met en opposition simplicité et complexité matérielle, comme si la simplicité ou frugalité matérielle était une notion obsolète, arriérée et primitive, et que la complexité était une marque du progrès de l’humain vers sa destinée de toute-puissance et de domination matérielle libératrice sur la nature et la vie. Une guerre universelle, qui semble avoir contaminé toutes les régions et cultures du monde, est menée entre visions traditionalistes soi-disant simplistes ou arriérées, et la vision moderniste soi-disant complexe ou évoluée. Cependant, cette chevauchée aveugle dans la complexité tire avec elle la calèche de la complication et donc de la souffrance. Une complexité bien comprise, comme la complexité de la nature et des systèmes homéostatiques qui la régissent, est certes complexe, mais non compliquée. Notons la différence entre ces deux termes, différence qui donne une clé de sortie de l’enfermement de l’opposition entre simplicité et complexité. La complexité est une expression des liens simples et naturels que la vie crée pour se déployer dans toute sa splendeur, que l’on retrouve par exemple dans les expression artistiques et spirituelles humaines, ou dans les nervures d’une simple feuille. La complication, elle, émerge lorsque ce lien naturel et organique qui connaît et exprime l’équilibre de toute chose et en toute chose, se rompt, par l’intervention du mental calculateur et égocentrique, qui vient ajouter plusieurs plis à « ce qui est plié une seule fois »[4] (une des définitions étymologiques de la simplicité). Ce seul pli, ce lien, est rompu et déchiré par cette guerre d’opposition entre la simplicité et la complexité.



Dieu


Enfin, soulevons encore, dans cette optique que « la simplicité extérieure n’est pas forcément une preuve de la simplicité intérieure »[5], que le sens de ce que la simplicité veut dire par rapport à la complexité peut parfois être inversé. La société contemporaine, par son excès de focalisation sur l’apparence extérieure des choses et du vivant, a phagocyté maladivement la beauté de ce qu’est la simplicité, pour en faire une simplicité virtuelle, hors-sol, de surface, mais qui n’a rien de simple en substance. La ligne droite en architecture, en mathématique, en manière de raisonner (cause-effet), en est l’expression parfaite car simple en apparence, mais génératrice de toutes complications car existante seulement en théorie. Car en pratique, la ligne droite n’existe pas. Car en pratique, la vraie simplicité est le point, et un seul point, un seul centre (le Divin), à chaque instant. « La simplicité parfaite, c’est la volonté parfaitement tournée vers Dieu, ne demandant qu’une seule chose au Seigneur, ne cherchant qu’elle »[6], ne suivant et ne vivant que ce point-là précis et unique. En effet, lorsque la volonté se remet à Dieu, à la source de la vie, l’inversion, l’opposition et la confusion (nos trois aspects précités) de cette dialectique simplicité-complexité se dissipent, comme des nuages voguant dans le ciel amoureux de Dieu, se dissolvent de tout égo et s’absolvent de tous vices « par une solide pénitence »[7]. Cette dialectique finit par ne devenir que l’essence de ces nuages, son eau, cette eau « que n’ayant nulle qualité propre elle prend toutes sortes d’impressions »[8] et que, grâce à cela, « elle a tout ce qu’on lui donne et comme on le lui donne, sans en retenir pour elle »[9]. Cet état non narcissique, dans le service désintéressé et total à l’autre et à l’Autre (le Divin), est en voie d’extinction dans nos sociétés contemporaines rivées sur l’individualisme et le succès personnel, qui a braconné Dieu, « qui ne veut rien confier à Dieu, qui veut tout faire par son industrie, tout arranger par [lui]-même, et se mirer sans cesse dans ses ouvrages. »[10] De nos jours, l’« état d’enfance chrétienne »[11] que cette eau amène se retrouve comme un cactus orphelin, assoiffé de ne plus trouver cette eau, criant à l’aide au milieu du désert de l’« ivresse de soi même [qui] est pire que l’ivresse des choses extérieures »[12], désert d’insensibilité, sous la chaleur torride des injustices et inégalités sociales que cette ivresse et cette insensibilité génèrent indubitablement. La lumière de Dieu est substituée par les ténèbres du diable, qui se pare, par inversion rusée, de l’habit lumineux de la fausse simplicité.


Quelle solution ?


Si l’on voulût choisir trois mots pour désigner ce qu’est la simplicité, nous proposerions donc les suivants : vie, lien, et Dieu. La vie démêle la confusion, le lien réconcilie les oppositions, et Dieu rétablit le sens harmonieux. Et si Maître Eckhart insistait que « le véritable amour réside dans la simplicité », la véritable simplicité, qui englobe et parachève avec elle toute la complexité du monde, ne peut exister que par l’amour divin. Et où trouve-t-on cette véritable simplicité ? Là où le cœur demeure : « le cœur abrite le lieu de naissance de la simplicité »[13]. Il abrite aussi chacun de ses pas, à quatre pattes puis debout, chacun de ses sauts, de ses chocs, de ses pleurs, de ses contentements, délices et ravissements, et de ses vieillissements matures, pour devenir le lieu, enfin, de son destin de libération.



Bibliographie : [1] Mariel Mazzocco, capsule vidéo “La spiritualité dans un monde globalisé, enjeux et défis”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 5 [2] Ibid. [3] Ibid. [4] Mariel Mazzocco, Éloge de la simplicité, Genève, Bayar, Labor et Fides, 2021, p. 8 [5]Mariel Mazzocco, capsule vidéo “La spiritualité dans un monde globalisé, enjeux et défis”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 5 [6] Guillaume de Saint-Thierry, Un traité de la vie solitaire. Epistola ad Fratres de Monte Dei, Edition critique du texte latin par M.-M. Davy, Paris, Vrin, 1940, p. 214 [7] Fénélon (1651-1715), Opuscules spirituels (éd. Aimé Martin, 1870), chapitre De la simplicité, p. 369 [8] Madame Guyon, Les justifications (1694), dans Le Moyen court et autres récits, Grenoble, J. Millon, 1995, p. 149-150 [9] Ibid. [10] Fénélon (1651-1715), Opuscules spirituels (éd. Aimé Martin, 1870), chapitre De la simplicité, p. 370 [11] Jean Blanco, L’enfance chrétienne, Paris 1665 (chapitre VI, De la Simplicité) [12] Fénélon (1651-1715), Opuscules spirituels (éd. Aimé Martin, 1870), chapitre De la simplicité, p. 368 [13] Mariel Mazzocco, capsule vidéo “La spiritualité dans un monde globalisé, enjeux et défis”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 5

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