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  • Photo du rédacteurClaudio Da Silva

Méditation chrétienne ou méditation bouddhiste ?

Dernière mise à jour : 15 mai

La méditation est devenue de nos jours un terme très en vogue et utilisé sous toutes sortes de formes et de circonstances, aussi bien religieuses, spirituelles que laïques et séculières. Afin de répondre à la question de la spécificité de la méditation chrétienne par rapport à la méditation bouddhiste, commençons, dans un premier temps, par identifier ce que l’on entend par le terme « méditation » dans ces deux différents contextes religieux, puis explicitons et analysons ces significations dans le cadre de la tradition chrétienne comme dans celui de la tradition bouddhiste. Enfin, nous expliquerons et développerons la manière dont ces spécificités chrétiennes et bouddhistes interagissent non pas dans une optique de syncrétisme mais dans une mise en évidence de l’unité qui les relie en essence par la diversité qui les distingue dans leurs formes.



S’il est important de commencer par souligner que la méditation, quelle que soit la tradition dans laquelle elle est ancrée, adopte une méthode différente selon la motivation et la cause du pratiquant (médite-t-il/elle pour sa santé, son bien-être, son développement spirituel ou encore martial ?), il n’en reste pas moins que sa signification et son but globaux seront d’« entrer en rapport direct avec ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur »[1], à vivre l’immanence du moment présent et dans les faits de ce qui se passe dans le temps et l’espace de notre réalité incarnée.


Le mot « méditation » n’apparaît que très rarement dans la Bible. Dans la tradition chrétienne, le mot « méditation » a pris, pendant les premiers siècles du christianisme, des acceptions de répétitions de la Parole et de la Loi de Dieu (passages des écritures saintes) : la Lectio. Lorsque le chrétien méditait, c’était majoritairement à travers le support du livre et de la loi bibliques, perception de la méditation qui se retrouve fréquemment dans l’Ancien Testament. Par la suite, le mot incorpora la dimension d’Oratio ou de prière à haute voix en dialogue avec Dieu, et encore de Contemplatio, qui est l’écoute et la contemplation de ce qui se passe dans ce dialogue cette fois-ci non-verbal entre Dieu et nous. Dans notre utilisation du terme « méditation » en ce qui concerne le christianisme, nous allons incorporer non seulement le verbe méditer ou Meditatio (ressentir le message de Dieu en rapport avec notre vie quotidienne), mais englober toutes les acceptions précédentes et les considérer comme interchangeables avec l’un ou l’autre de ces angles de perception.

Dans la tradition bouddhiste, le mot méditation désigne une « expérience intérieure », qui ne peut être atteinte « à force de débats philosophiques ou de simples lectures »[2]. Le but est de résider dans un état de perception qui voit, ressent et vit les choses et les événements de la vie telles qu’ils sont, « libre de fabrication mentales, […] [libérant] les pensées à l’instant même où elles surgissent, […] dans l’état naturel de [notre] esprit. »[3]. Ainsi, la méditation est un état de perception, une expérience, qui est à maintenir de manière « continuelle »[4].

Ces définitions de la méditation désormais précisées, entrons maintenant dans notre analyse de ce qui fait la spécificité de la méditation chrétienne par rapport à la méditation bouddhiste.


Dans la tradition chrétienne, il n’y a généralement pas de prescription concernant la posture du corps pendant la pratique de la méditation. L’Ancien Testament comme le Nouveau Testament ne mentionnent pas de position corporelle à adopter, et s’ils en mentionnent, ce n’est que pour décrire la façon dont l’extase de tel ou tel personnage biblique a pris forme (mains ou bras ouverts vers le ciel, position couchée dans la rêverie contemplative, assise en recueillement silencieux, etc.). Selon Saint Augustin, « rien n’est prescrit relativement à l’attitude que doit garder le corps pour prier. » Certes, certains mystiques chrétiens comme les Pères du désert (4e siècle) ont insisté sur l’importance de l’assise et du souffle, ou comme Jean Climaque (579-649) qui insistait sur l’immobilité et le silence extérieur, mais pour la plupart, « ce qui importe est la posture de l’âme »[5] plus que la posture ou l’environnement dans lequel le corps se situe. Ainsi, Mme Guyon a pu méditer dans une prison au milieu des rats, Jeanne Schmitz-Rouly dans un tram belge, Etty Hillesum disait que « le lieu où l’on est ne compte plus », et Saint Ignace parle de méditer en marchant.

De surcroît, la respiration est certes importante et un moyen d’entrer dans cette « chambre [intérieure] de prière » (Mt 6,6), mais elle ne fait non plus l’objet d’une prescription. De même pour la concentration ou l’attitude mentale, qui est remise à une puissance supérieure divine qui transcende le moi plutôt qu’une force à rediriger, à dompter et à maîtriser, comme certaines pratiques méditatives bouddhistes peuvent le recommander. Néanmoins, il existe des approches chrétiennes qui prônent la maîtrise des pensées, celles qui préconisent la répétition de mots (l’approche de John Main o.s.b.) ou encore la fixation iconographique de certaines traditions catholiques ou orthodoxes (hésychasme). Concluons ainsi que, dans la méditation chrétienne, le lien à la grâce divine par la parole de l’Evangile et des écritures bibliques en général est prédominant et implique l’importance de cette invocation du Christ et de Dieu. Leur miséricorde et la notion de pardon sont centrales dans la méditation chrétienne.


Dans la méditation bouddhiste, la position du corps est majoritairement prescrite. Que ce soit dans le bouddhisme tibétain, chinois, japonais (zen) ou encore indien, la position du corps prend une importance centrale car, selon la tradition, c’est dans la position assise du lotus (chan en Chine, zazen au Japon ou encore padmasana en Inde) que Siddharta, prince devenu yogi et moine errant, a atteint l’illumination au pied d’un arbre (l’arbre de la Bodhi) et est devenu le Bouddha. L’idée bouddhiste est qu’en reproduisant sa position, le/la pratiquant/e met tous les auspices de son côté pour inviter l’état de méditation bouddhique, à savoir le samadhi, à s’installer en lui/elle. Cependant, certaines traditions minoritaires soulignent que cet état n’est pas l’état final, que l’illumination individuelle est suivie d’une illumination collective. Dans cette deuxième étape, la posture ne compte plus autant et c’est dans la posture du quotidien que l’illumination et l’état méditatif doivent être vécus.

Aussi, la pratique de la respiration est primordiale et comporte bon nombre de techniques aussi différentes que variées pour parvenir à un état méditatif. Viennent s’y ajouter un suivi d’une alimentation spécifique, la récitation de mantras (mots ou sons répétitifs), les codes de conduites des écritures sacrées (sutras), l’abstraction des sens, la chasteté, la concentration sur un objet (comme le mandala), la pratique mentale non duelle (comme le kôan), qui sont toutes des pratiques de support à la méditation et qui se retrouvent dans la plupart des traditions méditatives orientales et bouddhistes.

Rappelons encore que dans le bouddhisme traditionnel et conventionnel, la méditation s’agit surtout d’une « expérience »[6] personnelle, ce qui diffère de la mise en relation inaliénable au collectif que la méditation chrétienne nécessite : invoquer le Christ et sentire cum Ecclésia[7] (« éprouver théologiquement avec l’Église » par l’amour de son prochain) sont parties intégrantes de la méditation chrétienne. Thomas Merton oppose aussi « expérience » pour le bouddhisme à « explication » pour le christianisme, insistant sur la particularité du christianisme à expliquer Dieu et à prioriser Sa parole et Sa révélation. Dans le bouddhisme zen, il s’agit plutôt d’aller au-delà de la logique et du raisonnement, en opposition au christianisme conventionnel qui serait de donner logique et raison à la parole biblique.

En outre, soulevons aussi la distinction de la notion de vide dans le bouddhisme (le détachement), à celle de plein dans le christianisme (se remplir du Saint-Esprit et s’attacher au Christ et aux autres membres du corps du Christ). Cependant, lorsque l’on parle de méditation et non plus seulement de pratique religieuse, ces distinctions semblent s’effacer. Toutefois, Merton garde une certaine réserve à considérer que « toutes les religions se rencontrent ainsi au sommet »[8], peut-être par le fait que ses écrits devaient recevoir l’approbation des supérieurs du monastère trappiste auquel il était affilié...

Enfin, dans le bouddhisme traditionnel, il ne s’agit pas non plus de rechercher une vie plus heureuse, un paradis sur terre, et il n’existe pas de promesse de ce paradis ici-bas qui transcenderait la réalité actuelle du monde terrestre. La voie de libération par la méditation propose plutôt d’accepter le monde et les faits tels qu’ils sont, de les voir et les percevoir dans leur essence, et de se fondre en eux en faisant l’unité avec eux. Non pas de changer le monde, mais de changer notre regard et notre manière d’agir vis-à-vis du monde. « Joies et peines sont des spectacles vus en rêves »[9], et nous nous devons de nous réveiller, par la méditation, de ce rêve illusoire (maya) dans lequel nous croyons vivre.


Après avoir brossé le tableau des spécificités majeures de la méditation chrétienne par rapport à la méditation bouddhiste et vice-versa, développons encore le lien qui existe entre les deux.

En effet, dans les deux cas de figure, il existe un lien entre respiration (esprit), mouvement ou posture (corps) et concentration mentale (intellect) et émotionnelle (cœur) pour être en union avec la force de vie ou la réalité divine. Si Thomas Merton déclare que « la contemplation est la plus haute expression de la vie intellectuelle et spirituelle de l’homme »[10], nous pourrions ajouter « de la vie émotionnelle, corporelle et relationnelle » également. Et même s’il ne s’agit pas nécessairement d’expliquer Dieu et de transcender en Lui dans la vision bouddhiste, nous pouvons nous demander s’il n’est pas délibéré que le bouddhisme ne fait pas mention d’un au-delà de transcendance et s’il n’est pas intentionnel qu’il n’explicite pas ce qui se passe une fois le samadhi atteint. En effet, cette nouvelle réalité, cette nouvelle naissance après la « Grande Mort »[11] est dépourvue de mots, de concepts, de forme, et cela quelle que soit la religion ou la tradition depuis laquelle nous la décrivons. Dans cette dimension méditative suprême, parler de divin, de sacré et de pur véhiculerait son corolaire duel ou opposé de diable, de profane et d’impur, dualités ou mouvements d’opposition qui n’existent plus dans cet état méditatif d’unité intégrale.

Ajoutant encore que certaines pratiques méditatives, chrétiennes comme bouddhistes, s’arrêtent à l’esprit (surtout dans le catholicisme), d’autres s’arrêtent au mental (surtout dans le protestantisme), d’autres encore se limitent au corps et au mental (surtout dans le bouddhisme occidentalisé) et trop oublient le cœur et le relationnel (pratiques méditatives centrées sur le calme intérieur individuel et oubliant de vivre les émotions, de ressentir et de partager l’amour inconditionnel). Le cœur et le relationnel, c’est notre capacité à vivre au-delà de notre propre individu, à étendre l’illumination individuelle à celle d’une illumination relationnelle ou illumination collective.

En définitive, les spécificités de la méditation chrétienne et bouddhiste peuvent être à la fois bien distinctes dans leur contenant, mais se rejoignent souvent dans leur contenu. Merton concluait que « le zen est parfaitement compatible avec la foi chrétienne et même avec la mystique chrétienne, pour peu qu’on entende le zen dans son état pur, en tant qu’institution métaphysique »[12], c’est-à-dire dénué de son aspect religieux traditionnel. Cependant, les méditants/es bouddhistes traditionnels/elles invoquent tout de même le lien avec le Bouddha et avec ses ancêtres d’incarnation (toute la lignée des Bouddhas) dans leurs prières en espérant que la voie qu’il a ouverte puisse aider à ouvrir leurs voies personnelles également. Il existe donc tout de même ce facteur qui rend la pratique difficilement dépourvue de codes ou de rituel religieux.

Dans tous les cas, la méditation est loin d’être un simple outil de bien-être, de guérison ou de développement personnel. C’est une « voie de libération et entreprend un chemin de détachement et d’exploration de l’esprit humain et de la réalité dans un état de complète ouverture »[13], afin que nous puissions vivre l’immanence du moment présent, vivre « la conscience que nous avons de la réalité de cette Source […], la Source invisible, transcendante et infiniment généreuse »[14]. Méditer, c’est être pleinement en lien avec la vie et la source de cette vie, au-delà du filtre de nos pensées limitantes, du filtre de nos émotions réactives, et du filtre de nos perceptions corporelles illusoires, du filtre de notre histoire personnelle avec tous ses drames et ses conditionnements qui déforment la réalité. Dans les deux traditions, nous avons cette idée de « mourir »[15] notre ego (les filtres précités) pour laisser vivre pleinement notre âme et « entrer dans une vie plus élevée »[16] : le Royaume des Cieux pour les chrétiens, le Nirvana pour les bouddhistes.



En conclusion, qu’elle soit chrétienne ou bouddhiste, la méditation nous amène à vivre notre authenticité de qui nous sommes essentiellement, et vivre notre authenticité dans nos rapports avec les autres, avec la nature, le monde et avec ce qui nous transcende, quel que soit le nom que nous donnions à cette transcendance. Mon expérience personnelle est celle de 28 ans de pratique de méditation, avec des périodes plus intenses et d’autres moins intentionnelles, en commençant par la pratique chrétienne de Taizé à l’âge de 14 ans, en continuant par l’enseignement du Qi Gong (approche taoïste, bouddhiste et confucianiste), l’expérience des arts martiaux (Aikido et Wu-shu shaolin), l’instruction du Yoga (Hatha, Ashtanga, Yoga de l’Energie, Kundalini puis Integral Yoga incluant deux ans de pèlerinages hindous dans des ashrams en Inde et trois mois d’assise méditative en silence verbal ininterrompu, seul dans une cabane d’un temple au pied de l’Himalaya), la pratique de la méditation bouddhiste (incluant des retraites Vipassana, Sesshins et la traversée de la majorité des haut-lieux de pèlerinage bouddhistes en Inde et au Népal ainsi que trois mois de retraite et pèlerinage Ohenro de 1400 km seul en silence verbal ininterrompu sur l’île de Shikoku au Japon, pratiquant le Soto-Zen ainsi que le Rinzai-Zen). Depuis quatre ans, je m’intéresse à approfondir ma compréhension de la méditation et de la spiritualité chrétiennes. Si « le samadhi (Orient) et le recueillement (Occident) ne sont que la première phase sur le chemin méditatif »[17] et que la deuxième phase est l’incarnation de « la vision profonde des choses (vipassana en Orient ou « le suressentiel » en Occident) »[18] dans la vie de tous les jours, dans l’ordinaire et la simplicité, dans la matière de ce monde, peut-être que la méditation amènera un jour à l’humanité la convergence de l’esprit et de la matière, pour un monde réunissant le Royaume des Cieux à la Terre.




Bibliographie : [1] Prof. Mariel Mazzocco, capsule vidéo “La méditation, entre Orient et Occident (II), corps et âme”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 3 [2] Riszin Chökyi Drakpa (texte tibétain matériel reçu de la Leçon 3), p. 240 [3] VIIe Dalaï Lama, Kelzang Gyatso (texte tibétain matériel reçu de la Leçon 3), p. 241 [4] Dudjom Rinpoché (texte tibétain matériel reçu de la Leçon 3), p. 241 [5] Jean Cassien, capsule vidéo de Mariel Mazzocco “La méditation, entre Orient et Occident (II), corps et âme”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 3 [6] Thomas Merton, Zen, Tao et Nirvâna, Paris, Bartillat, 2015, p. 74 [7] Ibid., p.83 [8] Ibid., p.79 [9] VIIe Dalaï Lama, Kelzang Gyatso (texte tibétain matériel reçu de la Leçon 3), p. 241 [10] Thomas Merton, Semences de contemplation, Paris, Points Sagesses, Sagesses, 2010, p. 15 [11] Thomas Merton, Zen, Tao et Nirvâna, Bartillat, Paris, 2015, p. 89 [12] Ibid., p. 84 [13] Prof. Mariel Mazzocco, capsule vidéo “La méditation, entre Orient et Occident (II), corps et âme”, Introduction à la spiritualité chrétienne, Leçon 3 [14] Thomas Merton, Semences de contemplation, Paris, Points Sagesses, Sagesses, 2010, p. 15 [15] Ibid., p. 16 [16] Ibid. [17] Prof. Mariel Mazzocco, cours interactif en ligne (Zoom) du 04.04.2023 [18] Ibid.

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